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L’Hôtel de la Poste à la Gare

Mémoire d'établissements Horeca

L’Hôtel de la Poste à la Gare 

Partie I 

Robert L. Philippart 

L’ancien Hôtel de la Gare au N°39, Avenue de la Gare proposait une des salles les plus importantes pour la vie sociale de la capitale. L’établissement qui avait ouvert en 1893 cessa ses activités en 1948. 

Une parcelle créée sur les friches militaires 

Du temps de la forteresse, les terrains des deux côtés de l’actuelle Avenue de la Gare étaient couverts par les ouvrages militaires du « front de Thionville », et plus particulièrement par les forts Elisabeth, Wallis et Neipperg. Jusqu’en 1867, le rayon militaire ne tolérait aucune construction fixe dans les alentours de la gare centrale inaugurée en 1858. Suite au traité de Londres du 11 mai 1867, Luxembourg cessa d’être une ville fortifiée. Les interdictions de construction dues au rayon militaire furent levées. Rapidement usines, chaudronnerie et laminoirs, se développaient en face et en amont de la gare. Les ouvrages militaires à gauche et à droite de la future Avenue de la Gare sont démolis entre 1870 et 1872. En 1875, le chemin venant de la gare en direction du viaduc était redressé, sa courbe en forme de « S » supprimée et sa largeur portée à 12 m de voies charretières. La même année, le premier tramway pouvait circuler sur cette nouvelle artère en direction de la Ville haute. En 1877, la rue de Bonnevoie est ouverte à la circulation : elle assure la jonction entre la Haute Pétrusse en passant par l’ancien Fieldgenswee (Rue d’Anvers) d’une part, et Bonnevoie d’autre part. Le tissu urbain allait se densifier par la suite, le réseau ferroviaire s’amplifier, l’industrie se diversifier. La rue Neipperg fut prolongée jusqu’au boulevard d’Avranches. Les services postaux logés à la gare depuis l’inauguration de celle-ci, jouissaient à partir de 1877 d’un propre bâtiment sur la Place de la Gare. Celui-ci fut démoli suite à l’inauguration de la nouvelle gare en 1912, qui désormais intégrait à nouveau ces services.   

Les immeubles à caractère urbain, sur la section où se trouvait l’ancien Hôtel de la Poste, le long de l’Avenue de la Gare sont donc postérieurs à 1877. Une première occupation du terrain occupé par l’Hôtel de la Poste remonte à 1884, lorsque Léopold Pouplier (1843-1898) y avait installé un commerce de calorifuges et de « Gewaschene belgische Steinkohlen ». L’inventeur du calorifère de même nom avait établi sa société à Luxembourg et entretenait des succursales en Allemagne et en Bohème. Il occupait la maison Neuen qui possédait deux accès, l’un à partir de l’Avenue de la Gare et l’autre, pour la partie arrière de la propriété, à partir de la Rue de Bonnevoie. 

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Hôtel de la Poste 

En mars 1893, Nicolas Petesch, époux de Wilhelmine Himmelsbach, annonçait l’ouverture de l’Hôtel de la Poste à la maison Neuen en proposant « schöne Zimmer, Münchner Bier, reine Weine, gute Küche » (Obermoselzeitung 3.03.1893).  Par le nom de son établissement, l’hôtelier voulait sans doute attirer les cochers des diligences postales garés plus haut dans l’avenue. Petesch avait exploité depuis 1886 la « Franziskaner-Halle – Alleiniger Münchner Spatenbier-Ausschank“ .au coin rue de la Congrégation / Boulevard du Viaduc (Boulevard F.D. Roosevelt).  Le cafetier y servait également du Champagne Mercier ainsi que du Champagne frappé.  

Son nouvel Hôtel à l’Avenue de la Gare était précédé d’un jardinet fermé par une grille en claire-voie. Il avait fait un bon choix, car à cette époque la capacité hôtelière se développait rapidement dans ce nouveau quartier de la ville: Hôtel des Nations, Hôtel d’Anvers, Hôtel Staar, Hôtel Terminus, Hôtel Clesse, Apollo-Theater ouvraient tous dans l’intervalle de quelques années. L’Hôtel de la Poste connut tant de succès, que Petesch y rajouta en 1895 une « Gartenwirtschaft » à l’arrière de sa propriété. L’établissement était devenu un petit temple du Münchner Spatenbräu et du Neunkirchner Schlösschenbräu.  Le menu servi à l’occasion de la fête du Roi des Belges nous donne un aperçu sur la cuisine du patron de l’épqoue: » Julienns Zopp, Ostender Austeren, Rhein-Salm mat lëtzbuerger Zooss, Ochsebrod mat Gromperen a Geméis, Kalefskap mat Dréschelen, Kromesvullen um Canapé, Bréséiert Hingchen Zalot, Plum-Pudding, Taarten, Kéis an Zockergebäcks »  (L’Indépendance luxembourgeoise 17/11/1896). Cette fête ne fut pas sans conséquences pour Nic Petesch qui se vit offrir un poste à responsabilité au Congo belge avec un salaire mensuel de 6.000 francs ! Il quittait Luxembourg pour le Congo, le 22 novembre 1897. (Nationalfeier Luxemburger Wort, 23/11/1897). Déjà le 20 juillet, l’Hôtel de la Poste et son mobilier avaient été vendus. Le commerçant et marchand de bestiaux Isaac Israel originaire de Bonnevoie avait acquis la propriété, mais pour un très court terme. Le 24 août de la même année, la veuve Muller, aubergiste à la Gare, acheta le bien de 9,5 a. Celle-ci confiait l’exploitation à Guillaume Baehr-Muller.  

Rouvert en octobre 1897, le restaurant proposait des déjeuners et dîners à toute heure ainsi que la table d‘hôte à midi.  La bière de Munich et les premiers crus de la Moselle et de France arrosaient la cuisine française du nouveau patron. Jusqu’en 1904, Guillaume Baehr servait pendant la saison d’hiver, le weekend et le lundi un menu fixe proposant du gras double, des moules, du civet de lièvre, de la tête de veau, des rognons sautés au madère. Baehr (1848-1909) était connaisseur de vins, comme pendant des années il avait été dépositaire des vins bordelais J.B. Vallé & Cie, dix fois médaillés et brevetés par la Cour d’Espagne.  

En 1907, Guillaume Baehr avait remplacé la Gartenwirtschaft à l’arrière de sa propriété par une grande salle des fêtes. Celle-ci présentait une scène avec coulisses et était entourée d’une galerie à partir de laquelle les hôtes pouvaient suivre les spectacles. Les associations qui louaient la salle pour des représentations publiques ou des assemblées générales assuraient la publicité pour leurs manifestations tout en garantissant ainsi la publicité pour l’hôtelier. L’obligation de consommer caractérisait tout événement. Cette pratique dérangeait les autorités publiques soucieuses de combattre l’alcoolisme, le « Konsumzwang » et redoutant la force politique émanant du comptoir. Au décès de Guillaume Baehr la veuve Baehr-Muller allait reprendre les affaires avant de céder l’établissement à Emile Back en 1925. 

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Rendez-vous politique 

En effet, la salle réunit des syndicats professionnels, dont celui des fonctionnaires pensionnés de l’Etat, le Briefträger-Verband, l’association typograhique, la ligue pour la défense de la démocratie, la fédération nationale des compagnons serruriers ou encore le Holzarbeiter-Verband. L’association la Libre pensée luxembourgeoise s’y réunit également. En 1909, l’appel « Ferrer » organisé par des députés libéraux, socialistes et des personnalités engagées dans la loge maçonnique, incitait à la protestation contre la condamnation à mort de Francisco Ferrer (1859-1909), anarchiste espagnol, fondateur de l’Ecole moderne, considérée comme le symbole de la résistance à la monarchie et à l’église catholique. Cette manifestation, qui fit salle comble, s’inscrivit dans un cadre d’émeute international suscité par cette condamnation. Elle se termina par un appel à l’érection d’un monument en son honneur. Parmi les invitants on notait le député libéral Xavier Brasseur, le Dr Michel Welter, fondateur du parti social démocratique ou encore le professeur Joseph Tockert, ainsi que Joseph Junck, philanthrope, syndicaliste et grand maître de la loge maçonnique de Luxembourg.  

Malgré le changement de propriétaire de l’établissement, son cadre restait teinté d’idées de gauche et libérales.  La soirée que le député luxembourgeois Othon Decker avait organisé en 1937 en témoigne amplement : le professeur Albert Bayet (1880-1961), membre du parti radical-socialiste en France et chargé de cours à la Sorbonne, était invité comme conférencier à l’Hôtel de la Poste. Bayet, dont un des sujets préférés traitait de la laïcité, publia de nombreux articles dans les périodiques républicains et laïcs : L’Action, L’Homme libre, le Quotidien, La Lumière, La République, L’Œuvre, L’Éveil des Peuples ou encore Regards, attentivement lus au Luxembourg. Pendant ces années précédant la seconde guerre Mondiale, les syndicats des compagnons serruriers et des menuisiers organisaient leurs assemblées générales à la salle des fêtes de l’Hôtel de la Poste.

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L’Hôtel de la Poste à la Gare 

Suite / Partie II 

Robert L. Philippart 

L’ancien Hôtel de la Gare au N°39, Avenue de la Gare proposait une des salles les plus importantes pour la vie sociale de la capitale. L’établissement qui avait ouvert en 1893 cessa ses activités en 1948. 

Salle de spectacles et d’art martiaux 

La salle de l’Hôtel de la Poste, avec scène et offrant quelque 270 places assises en cabaret est restée dans la mémoire du grand public pour ses soirées de gymnastique, de match de boxes, ses revues théâtrales et bals populaires. La vocation de l’établissement comme hôtel ne jouait plus dans les années 1930, comme il ne fut pas renseigné dans les guides des hôtels édité par l’Union des Villes et Centres Touristiques.  

Parmi les spectacles donnés dans cette salle, plusieurs méritent d’être signalés. Pour la veille de Noël 1909, le Cercle des Philanthropes Luxembourgeois, qui organisait d’ailleurs des manifestations dans divers cafés et restaurants de la ville, avait organisé une grande « fête de l’arbre de Noël » avec tombola au profit des pauvres. Le programme de variété présentait des airs d’opéra, des valses, mais aussi un grand spectacle d’acrobatie avec six amateurs de gymnastique, une comédie en un acte. A minuit ce fut l’illumination de l’arbre de Noël suivi d’un bal populaire agrémenté par un orchestre de membres de la musique militaire. Durant la première guerre Mondiale, ces soirées eurent souvent un caractère caritatif, comme le rappelle l’annonce pour une soirée culturelle et de danse organisée par la «fanfare de Bonnevoie » :  « (…)  In manchen Familien, wo vor dem Kriege einigermaßen Wohlstand herrschte, ist jetzt bittere Not eingezogen und nur widerstrebenden Herzens nehmen diese Armen, was mildtätige Mitmenschen ihnen zukommen lassen. (…) Wir wenden uns daher schon jetzt an unsere besser gestellten HH. Vereinsmitglieder mit der inständigen Bitte, unser philanthropisches Werk zu unterstützen und durch Zusenden von milden Gaben uns in die Lage zu setzen, möglichst viele Armen zu beschenken.“ (Luxemburger Bürger-und Beamten Zeitung, 7/12/1916). 

Certains autres spectacles donnés à l’Hôtel de la Poste connurent tant de succès que plusieurs représentations en furent assurées.  En 1910, on note une soirée gymnique suivie de danse organisée par la société d’escrime et de gymnastique du Grund. La société de chorale royale grand-ducale Sang a Klang organisait des soirées d’opérettes et de ballets à l’Hôtel de la Poste pour toucher un autre public que celui qui fréquentait sa propre salle au Pfaffenthal. Ce furent les heures de gloire de la littérature en langue luxembourgeoise avec la représentation de comédies de Jean Pierre Dieschbourg, Jean Koener, Josy Imdahl, Willy Dumont, Batty Weber, Adolphe Amberg. Au cours de ces soirées d’opérettes et de variétés les compositeurs luxembourgeois Auguste Donnen, Louis Beicht, Pol Albrecht, Jean Eiffes et d’autres furent à l’honneur. Des troupes locales composées de membres des chorales, fanfares et sociétés de gymnastique ou de théâtre, du Grund, de Pfaffenthal, de Hollerich, de Hollerich-Gare et de Bonnevoie assuraient ces grands moments d’amusement. Ces soirées de culture populaire incluaient également des ouvertures et chants des grands opéras européens. 

Les spectacles d’arts martiaux firent leur entrée à l’Hôtel des Postes dès 1924, suite à la fondation, la même année, de la Ligue de la Ville de Luxembourg des Poids-haltères. Dans un premier temps, ces matchs furent suivis d’un sketch et d’un bal populaire, puis se donnaient comme spectacle unique. Lorsqu’Emile Back reprit l’enseigne en 1925, ce genre de spectacle sportif allait prendre la relève des soirées culturelles. Les matchs de boxes figuraient depuis le plus fréquemment au programme.  En 1930, le second Sporting Club de Luxembourg fut fondé à l’Hôtel de la Poste. Cet acte fut suivi d’une soirée de gala avec combats nationaux et internationaux.  Depuis, des galas de boxe avec participation de boxeurs professionnels furent organisés. Le Boxing Club qui s’était reconstitué à l’Hôtel de la Poste organisait à partir de 1934 des soirées de match avec des vedettes de renommée internationale. 

En 1935, l’Hôtel des Postes allait être repris par Urbain Schwartz-Thiry. Le Cafetier servait de la bière de la brasserie Funck-Bricher de Luxembourg-Grund et vantait la « reelle Bedienung » comme service particulier. Il proposait le buffet froid avec des tartines au jambon, saucisson et du fromage. Avec le nouvel exploitant,  et une salle entièrement rénovée, les spectacles culturels retournaient sur la scène avec des comédies en langue luxembourgeoise, sans pourtant repousser les matchs de boxe.  

Or déjà en 1936, Urbain Schwartz-Thiry allait acheter l’Hôtel Flammang-Gaasch à Bettembourg et quitter la capitale aussitôt. Edouard Sybertz allait reprendre la gestion de l’Hôtel de la Poste. Avec son épouse Hélène Heiderscheid, il avait exploité auparavant le Café de l’abattoir à Hollerich. Le nouvel exploitant entendait poursuivre la voie entamée par Schwartz-Thiry en annonçant : « Zum Ausschank gelangen nur die ertklassischen Getränke, sowie die vorzüglichen Biere der Brauerei Funck-Bricher, Stadtgrund. Ich empfehle den werten Gesellschaften meinen geräumigen Tanz-und Festsaal. Kalte und warme Küche » (Escher Tageblatt 20/06/1936).  

En 1938, l’élargissement de l’Avenue de la Gare amputait à l’Hôtel son jardin avec terrasse saisonnière pour 10 tables de consommation. Alors que cet élargissement de la voie eut des incidences directes sur l’exploitation et l’avenir des Hôtels Staar et Clesse, ici, la maison en profitait, comme la suppression du jardin créa une situation de front de rue plus proche du passage direct des clients.   

Les soirées de gymnastique artistique et les bals populaires organisés pour les « Sportsmen » au « Dancing » de l’établissement se poursuivaient. Le Café-Restaurant disposait également d’un jeu de quilles couvert. Les tournois d’échecs qui jusque-là se tenaient dans de nombreux établissements au quartier de la gare de la Ville haute ou du Limpertsberg s’organisaient désormais aussi à l’Hôtel de la Poste. En 1939, certaines manifestations de gymnastique artistiques revêtaient un « caractère patriotique » en raison des fêtes autour du Centenaire de l’Indépendance du pays. Le 27 avril 1940 la fédération luxembourgeoise de football avait rassemblé 68 clubs avec 120 membres en réunion. Personne ne doutait que le monde allait changer peu après, le 10 mai. Le Grand-Duché fut alors envahi par les troupes allemandes. 

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Hôtel zur Post 

Sous l’occupant, et sous la force de germaniser le pays, l’établissement dut prendre le nom de « Hotel zur Post ». La belle salle, qui jadis réunit la gauche et accueillait des fêtes « à caractère patriotique » servait, en raison de sa capacité, désormais aux manifestations de propagande nazie : En août 1940, les éleveurs de bétails étaient invités à assister à une conférence « Aufklärung durch deutsche Fachleute über die zukünftige Gestaltung des Viehhandels ». En 1941 s’y tenait l’assemblée des « Gaststättenbesitzer des Kreises Luxemburg ». Le Reichsstoßtruppredner Pr. Weimer et le Ortsgruppenleiter Stoos organisaient une conférence sur la vision nazie sur la réorganisation de l’Europe après leur victoire. 

Pavillon Bleu 

Après la Libération du pays, Edouard Sybertz pouvait annoncer – en octobre 1945 – la réouverture du Dancing à l’Hôtel de la Poste avec une salle de spectacles et de danse entièrement rénovée. L’hôtelier recrutait alors un orchestre de 4 à 5 personnes pour assurer des soirées et thés dansants du samedis et du dimanche. La société municipale des accordéonistes animait à son tour quelques soirées suivies de bals avec nuits blanches. La fanfare royale grand-ducale du Grund fut à nouveau au rendez-vous, également pour des concerts et animer des bals populaires. Comme l’hôtel n’était plus exploité, Sybertz allait changer en 1946 le nom de l’établissement en « Pavillon bleu ». Or, la salle ne retrouvait plus son rythme d’avant-guerre et cessa ses activités en août 1948.  

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Manufacture de chaussures Voosen 

Pendant dix ans, l’ancien Hôtel de la Poste servait de manufacture de chaussures à l’entreprise Félix Voosen qui exploitait un magasin de chaussures au rez-de-chaussée et qui avait converti l’ancienne salle des fêtes en hall de production. Cette entreprise cessa son exploitation sur ce site en 1959. L’immeuble était vendu peu après et allait être remplacé par une maison de rapport et de commerce qui existe toujours. 

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