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Restaurant An der Stuff

Mémoire d'établissements Horeca

1877 – « An der Stuff »

L’ancien restaurant « An der Stuff » situé face à l’actuel Théâtre des Capucins fut pendant 90 ans un des grands-rendez-vous de la bourgeoisie de la capitale. Les spectacteurs du théâtre se donnaient rendez-vous pendant l’entracte, respectivement après la représentation « Bei Schulzen August ». La brasserie fit fonction de foyer-bar du théâtre qui n’offrait pas ces services. « An der Stuff » fut aussi un lieu d’affaires, car le propriétaire du restaurant était activement engagé dans la vie publique. Le déménagement du théâtre vers Limpertsberg, de l’Athénée avec ses enseignants vers Merl, la location de la salle des fêtes du Cercle Municipal à la Cour de Justice Européenne firent sonner dès 1964 le glas pour cette enseigne si prestigieuse. Déjà en novembre 1969 un immeuble flamboyant neuf avec galerie marchande couverte accueillant 15 enseignes, 13 appartements et surfaces bureaux remplaçait « la Stuff » dans l’optique de redynamiser ce quartier de la ville haute.

Boucherie avec service restauration

Les origines de l’établissement remontent à Auguste Schulz qui en 1871, habitait la rue des Capucins en face du théâtre qui venait d’être fondé deux ans plus tôt. Boucher de formation, il proposait à sa clientèle un service de restauration avec « reelle Bedienung und billige Preise ». En 1877, il louait son établissement à Jean Staar-Barnich qui l’exploitait jusqu’en 1886, année où il allait ouvrir l’Hôtel de la Gare, qui deviendra en 1906 l’Hôtel Staar. Lorsqu’en 1886 Staar-Barnich quittait la rue des Capucins, Schulz donna les locaux en location à Th. Schaefer, un marchand d’horloges, de pendules et de boîtes à musique. Pendant ces années, Auguste Schulz exploitait une boucherie à vapeur « Schulz-Michaux » au N°37 Grand-Rue dans un immeuble provenant de la famille de son épouse Philippine Michaux. En janvier 1894, Otton, fils d’Auguste, rouvrait à la rue des Capucins, dans l’immeuble de ses parents l’ancienne « Charcuterie à vapeur avec service restauration ». Il proposait des « marchandises et consommations de premier choix (L’Indépendance luxembourgeoise, 30 janvier 1894) à des prix modérés. Pendant l’Octave de cette même année d’ouverture, il proposait des tables d’hôte aux pèlerins et leur servait du rôti, des cotes de porc avec pommes de terre. Cette tradition d’accueil des fidèles fut maintenue jusqu’en 1926. Pour étancher la soif de ses clients, Otton Schulz-Oberlinkels, proposait de la bière au fût ainsi que du « feiner Moselgrächen ».

En 1906, suite au décès de son père, et lors du partage, Otton racheta sa maison parentale comprenant 2 étages, des mansardes, des combles et une vaste cave. Un bâtiment spacieux occupait la partie arrière du terrain et donnait sur une cour intérieure et des dépendances. La propriété présentait une contenance de 2,10 a. Otton acquit également la maison voisine et remplaça les deux immeubles par une toute nouvelle construction appropriée à ses commerces de boucherie et de restauration.

« An der Stuff »

En janvier 1923, l’établissement prit le nom de Café-Restaurant « An der Stuff » . Schulz proposait des bières « Doppelbock «  et « Pilsner » de la brasserie Funck-Erdmer de Clausen, du Löwenbräu de Munich et ultérieurement de la bière Mousel. Le restaurant servait des « plats du jour » et était ouvert pour des dîners et soupers. Il vantait sa spécialité de « Gardeboune mat Judd », les saucissons de Munich « Béierwirschtercher », provenant de sa boucherie-charcuterie. « E söffegt Glieschen fir den Duscht, gutt Hâm an Zoziss fir op d’Kuscht“ précise le magazine satirique « De Gukuk » en 1923. Rapidement, Otton Schulz parvint à fidéliser sa clientèle. L’Union photographique et l’Union des timbrophiles » établirent leur siège « An der Stuff » lui assurant ainsi une audience pour conférences régulières. A l’occasion de l’inauguration du monument du Souvenir (Gëlle Fra), Schulz organisait une soirée d’écrevisses et de homard, ce qui lui valut l’organisation du bal de l’Alliance française en fin d’année et des contacts qui allaient perdurer au-delà de 1936. Il enchaîna avec des soirées gastronomiques à l’occasion de la St Sylvestre et des soirées de bals masqués. Il offrait son cadre au bal du jeune barreau et proposait des soirées privées avec service à table à partir de 23 heures. Dès 1924 il proposait la réservation de table par téléphone.

ander Stuff

« Bei Schulzen August »

En 1926, Auguste Schulz avait repris l’établissement à son père Otton. Il proposait un nouveau concept après la rénovation des salons du premier étage et s’engageait sur la voie des cafés-concerts et des soirées à « attractions surprises » rehaussées d’une gastronomie de plus en plus raffinée. Il réussit une coopération avec les Etablissements Electrics pour présenter des soirées de démonstrations de gramophones.

En tant que maître boucher et restaurateur « An der Stuff » disposait de tout l’équipement frigorifique lui permettant de servir des huîtres, du caviar, du foie gras, du homard, des soles. De « nuits libres » il passait en 1926 à l’ouverture « toute la nuit » et proposait même des dîners après la dernière représentation de cirques en passage à Luxembourg. L’établissement proposait désormais deux salles pour 300 personnes et s’était spécialisée dans l’accueil de sociétés commerciales et du monde associatif. La presse notait parmi d’autres la tenue, en 1927, du congrès de la „coopérative des classes moyennes, l’assemblée de la Ganymed (Berufsverband der Kellner und Angestellten des Verpflegungsgewerbes), du syndicat des pharmaciens luxembourgeois. Peu après la fondation de la Bourse de Luxembourg, Schulz appelait son salon au 1er étage « Restaurant de Bourse », dénomination qui lui fut cependant contestée.

« An der Stuff » représentait un concept bien pensé « Jetzt, da die Mundart wieder mehr geschätzt wird, ist « die Stuff“ durch ihren Namen populär geworden“ raconte Tony Kellen en 1926 dans l’Obermoselzeitung (04.09.1929). L’intérieur était aménagé en „altdeutschem Stil“. La pièce centrale était dominée par une cheminée monumentale. D’anciens clients racontaient à l’auteur que les murs portaient des signatures et des dédicaces d’acteurs venus jouer au théâtre ainsi que de certaines personnalités luxembourgeoises. Notons que l’Obermoselzeitung de juin 1929 rappelle le passage remarqué de Miss Luxembourg « an der Stuff ».

Au service de la profession

Auguste Schulz s’engagea fortement dans la vie publique ce qui lui valut d’ailleurs un portrait de la plume du célèbre caricaturiste du Tageblatt, Albert Simon (1926). En 1930 Schulz devint président du Wirteverband « SACOL », ensuite président de l’association des bouchers-charcutiers de la ville de Luxembourg. Il allait prendre cette fonction au niveau national, puis au niveau international à partir de 1960. Il était membre de la coopérative des classes moyennes. En 1948 il prit la fonction de président de la « Mustermesse » (Foires Internationales). Il fut associé en 1949 à la fondation de la fédération Benelux des hôteliers, cafetiers et restaurateurs « Hocarest ». Il avait été l’artisan des « Luxemburger Weinwochen », de l’organisation de l’exposition gastronomique (1929 et 1939) auquel il avait associé la maison Lassner pour exposer sa vaisselle et orfèvrerie de table, sa cristallerie. Comme président de la SACOL il avait lancé un concours pour la composition d’une chanson en langue luxembourgeoise dédiée à la « E’sléker Hâm ». La jeunesse, comme futurs clients, lui était précieuse, comme il proposait dès 1935 des plats spéciaux pour étudiants. Engagé pour la profession, il prit des positions courageuses à l’occasion de la dévaluation du franc luxembourgeois en 1935, de la politique viticole, de l’importation et l’exportation de produits alimentaires, sur la taxe sur la valeur ajoutée.

L’après-guerre

Au cours des années de guerre, il évita de justesse la déportation. Il avait réussi à cacher le fanion de la fédération des bouchers-charcutiers de l’emprise de l’occupant. A la Libération, il se remit à reconstruire son entreprise en attirant de nouveaux clients. Il accueillait le « Stammdësch » de l’Association des Universitaires Catholiques, qui délaissait à son profit leur ancienne « maison-mère » au « Carrefour- Volkshaus ». « An der Stuff » accueillait en 1946 le défilé de modes et de coiffures « Fir Iech Madame ». Ces années d’après guerre furent cependant largement vouées à l’engagement pour la profession. Dès 1958 se précisent les plans de construction d’un nouveau théâtre de la ville à l’extérieur de la ville haute. « An der Stuff » ne saura pas survivre au bouleversement qu’allait apporter cette décision pour cette partie de la ville qui devait s’inventer un nouvel avenir. (Robert L.Philippart).

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Historique